C’est la lecture du Journal de l’Année de la Peste, de Daniel Defoê, qui nous suggéra initialement l’idée d’un spectacle sur la peste. Cet ouvrage assez peu connu de l’auteur de Robinson Crusoé est une chronique méticuleuse de la grande épidémie qui ravagea Londres en 1664-1665. Paru vers 1720, alors que circulait la rumeur d’une nouvelle attaque de la peste, ce livre, témoin rigoureux du dévelop-pement de la précédente épidémie, fut un véritable « best-seller ». Le ton quasi journalistique du Journal de l’Année de la Peste nous donnait un point de vue global sur une épidémie et, surtout, sur les comportements d’une société littéralement « ratissée » par la peste, et pouvait donc fournir le prétexte et la source à et d’un travail d’adaptation théâtrale. Très vite, cependant, il nous apparut qu’au-delà des contraintes inhérentes à un travail de « reconstitution historique », même très partielle, basée sur ce livre, nous nous trouvions limités, par cette seule source, à un exemple trop spécifique d’épidémie, et que nous pouvions, en augmentant nos connaissances sur la peste selon dif-férents points de vue — historique, médical, politique, esthétique, stratégique, onirique, magique — élargir le propos d’un spectacle à d’autres dimensions. À partir de là, il s’est agi d’entreprendre des rechercheS sur la peste dans toutes les directions, et de constituer un corpus capable d’alimenter une réflexion d’abord très générale, de type théâtral ensuite. Cette partie du travail s’étend sur une année environ. Ce travail accompli, nous nous sommes attachés à dégager de ce matériau abondant une première « écriture », sous forme d’hypothèses dra-maturgiques. Puis, sur la base de cet ensemble de données, la troisième étape, presque achevée aujourd’hui, consiste à élaborer un « scénario » pour le théâtre, qui est d’une part l’aboutissement d’une recherche, d’autre part le point de départ, commun à tous — acteurs, plasti-cien, metteur en scène — de la réalisation scénique. Ce spectacle, dont les répétitions auront lieu du 15 août au 20 octobre 1981 à Thonon, sera créé vers le 20 octobre à Genève pour une série de 10 représentations.
Théâtre en l’Air (mai 1981)
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COMME LA PESTE
L’ANGE DU BIZARRE
Sans presque rien changer à la langue extraordinairement belle et précise de Baudelaire, notre travail de mise en théâtre – en essayant d’échapper au didactisme – qui pourtant fait partie intégrante de la personnalité et des gouts de Poe et au style «tête de mort et rideaux agités par une nuit d’orage» (Poe n’est pas !’écrivain du «fantastique» mais celui du supranaturel) et le résultat de lectures envoyées s’est laissé conduire par le plaisir.
Le plaisir constamment nous a guidé.
Le plaisir de mettre en scène la narration, le suspense, le jeu.subtil entre le conte et l’incarnation brutale des évènements, des paroles et des souvenirs, en ménageant toujours l’ambiguïté de leur représentation.
Le plaisir aussi de «faire entendre» la langue de Baudelaire, infiniment aisée, et d’en déduire des images, de la lumière, des couleurs.
Les récits d’Edgar Poe sont pour la plupart écrits à la première personne et le travail de l’acteur a consisté à jouer de plusieurs mémoires tour à tour : celle du narrateur, précise, détachée; celle du narrateur acteur emporté par son récit et le jouant pour le public; celle enfin du comédien, qui a un point de vue très passionnel sur ces deux «histoires extraordinaires».











